Le réparateur
Je n'ai pas de plaque sur la porte. Pas de nom sur une boîte aux lettres. Pas d’annonce dans un quelconque annuaire. On ne me cherche pas vraiment , pas consciemment. On me trouve. Quand l’oubli devient trop lourd. Quand l’absence ronge en silence. Quand un rêve se brise dans le noir et qu’il n’y a plus d’endroit où se tourner.
Mon métier est inconnu.
Je suis réparateur de rêve. Avec option souvenir.
Je travaille dans un lieu que l’on ne remarque pas, une arrière-boutique oubliée du temps. On y entre par hasard , du moins, c’est ce que les gens croient. En suivant une pensée distraite, un écho d’enfance, ou le parfum d’un souvenir trop insistant. Certains poussent ma porte en croyant chercher un parapluie perdu. D’autres arrivent les yeux fermés, dans le creux d’un cauchemar.
À l’intérieur, tout semble immobile, suspendu. Les murs sont tapissés d’horloges sans aiguilles , le temps y a cessé de courir. Il marche lentement ici, parfois même à rebours. Sur les étagères, des bocaux en verre alignent leurs mystères. À l’intérieur : une odeur d’herbe mouillée, un rire dans la lumière d’août, une voix qu’on n’a plus entendue depuis vingt ans, un prénom effacé que l’on croyait perdu.
Les outils de mon art sont simples, mais précis. Une pince à mémoire, pour extraire les fragments sans les altérer. Du fil d’émotion pure, que je tisse avec patience. Une loupe à réminiscence, pour grossir l’indicible, pour révéler ce qui se cache derrière les couches de silence.
Ce matin, une urgence m’attendait sur l’établi.
Une femme. Quarante-six ans. Les traits tirés par l’insomnie. Elle avait perdu un parfum. Celui de sa grand-mère. Ce mélange tendre de sucre chaud et de vent marin. Le souvenir s’était fendu dans un cauchemar : une scène floue, une cuisine vide, des rideaux immobiles. Depuis, plus rien. Elle n’arrivait plus à rêver.
Je me suis penché sur les fragments.
Dans un coin, un éclat de lumière sur une nappe en toile cirée. Plus loin, un éclat de voix , juste un murmure, brisé comme du verre. Tout était là, mais dans le désordre. Comme un vieux puzzle, abandonné sous la pluie. Il fallait du temps. De l’attention. De l’amour aussi, à ma manière.
J’ai plongé dans les restes du rêve, en apnée dans son inconscient. J’ai suivi le fil d’une chanson oubliée, fredonnée à demi-mots par une silhouette floue. Une maison en pierre. Des rideaux qui dansent doucement. Le bruissement des pages d’un livre. Et au fond, bien au fond, quelque chose résistait à l’effacement.
Un mot chuchoté. Un geste discret , une main qui caresse les cheveux, une tasse qu’on remplit sans rien dire. Des choses que le cœur n’oublie jamais, même si l’esprit les relègue aux marges.
J’ai réparé le rêve. Lentement. Délicatement. J’ai cousu le fil de l’émotion au tissu du souvenir. J’ai soufflé un peu de chaleur là où s’était glissé le froid de l’oubli.
Et soudain, ça a recommencé à battre.
Un battement discret, comme celui d’un cœur timide. Puis une image nette, rétablie comme un vieux film restauré image par image. La cuisine reprenait des couleurs. Le carrelage jaune . Le bol de café au lait. Et dans l’air, ce parfum unique, ce mélange improbable de sucre et d’océan, de tendresse et d’éternité.
Quand la femme est revenue dans son sommeil, elle a pleuré doucement. Elle a revu les mains ridées, les yeux rieurs, la lumière du matin qui filtrait à travers les rideaux. Et elle a su que ce n’était pas perdu. Que tout cela vivait encore en elle, sous la surface.
Moi, je n’étais déjà plus là.
Je ne laisse jamais de carte.
Je pars toujours avant le réveil.
Je ne veux ni merci, ni reconnaissance. Mon métier est inconnu. Mais sans moi, les souvenirs s’effaceraient dans le silence. Les rêves se briseraient comme du verre sous les pas. Et le monde finirait par oublier qui il est.
Alors je veille.
Dans l’ombre.
Et j’attends le prochain appel.
Commentaires
Enregistrer un commentaire