La Planète voilée







Nous avons quitté notre planète d’origine depuis si longtemps que nous ne prononçons plus son nom. Elle est devenue une abstraction, une idée floue logée dans un recoin du souvenir. Le temps s’est dilué à mesure que nous avancions dans le silence de l’espace. Sur le Varkhon, notre vaisseau triangulaire, les cycles ne sont plus marqués que par les rotations internes des systèmes vitaux. Le sommeil est mesuré, les éveils contrôlés, les émotions enfermées derrière des parois de verre et de métal.


Nous sommes cent-douze à bord. Cent-douze êtres en transit, scientifiques, explorateurs, stratèges, rêveurs. Tous portés par un seul but : atteindre la planète voilée.


Son existence nous a d’abord été révélée par les signaux désordonnés d’un satellite oublié, en orbite mourante autour de Korrin-6. Les données étaient floues, mais le message était clair : une planète dissimulée par une brume électromagnétique, invisible aux scans classiques, échappant aux calculs, mais bien réelle. Une planète que certains ont commencé à appeler « la conscience obscure ». Une entité, pour d’autres. Un piège, pour les plus prudents.


Le capitaine Lothar a choisi d’y aller.



Ce jour-là — ou ce que nous appelons « jour » — les voiles de brume se sont enfin dissipés sur les écrans de bord. D’abord, une ligne d’horizon. Puis une étendue trouble, mouvante. Comme si la planète elle-même hésitait à se montrer. Une surface d’argent noir, parcourue de lueurs phosphorescentes, et de structures naturelles que nous ne pouvions encore interpréter.


La salle de commandement s’est tue.


Lothar s’est redressé dans son siège. Haut, sec, le visage fermé comme un coffre scellé. Sa voix a claqué :


— Déclenchez l’occultation.


Le technicien principal a tapé les commandes. L’occultation électroquantique devait nous dissimuler à toute forme de détection, organique ou technologique. Elle avait fonctionné à chaque fois. Sauf cette fois.


Un choc. Infime, mais distinct. Un bruit métallique, profond, suivi d’un long grésillement. L’écran principal vacille. Les lumières tremblent. Un des bras mécaniques se bloque. Puis… silence. L’occultation a échoué. Et le Varkhon reste visible, suspendu en pleine nuit au-dessus de la planète voilée.




— Commandant… murmura la lieutenante Herna. Nous sommes à découvert.


Sous nos pieds, la surface s’illumine lentement. Une vallée s’ouvre, vaste et pâle, parcourue de structures minérales formant des motifs géométriques. Des silhouettes émergent. D’abord une, puis dix, puis des centaines. Des humanoïdes. De grande taille. Fins. D’une pâleur opalescente. Leurs yeux, vastes et sans pupille, nous fixent.


Ils ne s’enfuient pas.


Ils ne crient pas.


Ils regardent.


— C’est impossible, murmura un technicien. Ils nous voient… comme si…


— Comme s’ils attendaient, conclut Herna, glacée.


Le capitaine Lothar reste impassible. Mais un léger pli est apparu entre ses sourcils. Il sait, déjà, que quelque chose dépasse ce qu’il avait prévu.


Dans le silence de la passerelle, une autre voix s’élève. Râpeuse, éraillée par l’âge :


— Ils connaissent ce vaisseau.


C’est Kalven, le plus vieux membre de l’équipage. Archiviste, linguiste, survivant d’une mission effacée des registres.


— Dans les archives de Lorth-9, j’ai vu leurs fresques. Ces formes triangulaires, gravées dans des cavernes de sel. Ce vaisseau. Ce Varkhon. Il y est. Des millénaires avant sa construction.


Un murmure glacé parcourt l’équipage. Herna détourne les yeux. Un des assistants se signe instinctivement selon un rite ancien. Lothar fixe Kalven.


— Tu insinues quoi ?


— Ce n’est pas une mission d’exploration, Lothar. C’est un retour.



En bas, les humanoïdes lèvent les bras. Un à un. Parfaitement synchronisés. Aucun bruit. Juste cette chorégraphie lente, inexpliquée.


Puis, au loin, la vallée s’éclaire entièrement. Non pas d’un éclair ou d’un feu. Mais d’une géométrie. Un triangle immense, gravé dans le sol. Parfaitement symétrique, invisible à hauteur d’être, mais clair depuis notre altitude.


Il nous reflète.


C’est alors que les capteurs, réinitialisés, détectent autre chose. Sous la surface. Un écho. Une masse triangulaire identique. Enfouie. Dormante.


Un double.


Le vaisseau Varkhon... ou son reflet, enterré ici depuis un temps indéterminé.


— Ce n’est pas une coïncidence, murmure Herna.


— Non, répond Lothar. Ce n’est même plus une rencontre.



Il ordonne de ne rien faire. Pas d’atterrissage. Pas de contact. Pas de transmission. Nous flottons là, figés. Et eux, en bas, bras levés, nous regardent toujours.


Les heures passent. L’aube se lève. Les humanoïdes se retirent, en silence, comme s’ils avaient terminé un rite.


Le triangle au sol s’éteint.


Et nous restons là, suspendus. Invisibles désormais, mais trop tard.


Nous avons été vus.



Nous repartons sans nous poser. Aucun ordre officiel ne sera donné. Le rapport du capitaine est classé. L’enregistrement visuel, crypté.


Mais tous, à bord, savons ce que nous avons vu. Et ce que nous n’avons pas compris.


La planète voilée reste silencieuse. Mais son regard, lui, persiste.


Et quelque part, au fond du vide, nous entendons encore le murmure :

Ce n’était pas une destination. C’était une mémoire.






Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

90

Le temps qui passe

Le silence des Atlantes